I. Avant la librairie
Le local était une quincaillerie. Elle a fermé en janvier 1997, après quarante ans, et elle a laissé derrière elle deux choses dont nous vivons encore : un plancher qui grince exactement au milieu, et des étagères en sapin montées trop haut pour ce qu'on y rangeait. Le premier devis reçu proposait de tout démonter. Nous avons gardé les étagères et changé le plancher — ce qui, avec le recul, était l'inverse du raisonnable.
Ouvrir une librairie en 1998 relevait déjà d'une forme d'entêtement. On nous a expliqué, avec beaucoup de patience, que le quartier n'avait pas la population pour, que les marges étaient impossibles, que les gens achetaient ailleurs. Tout cela était exact. Le seul argument dont nous disposions en face, c'était qu'il n'y avait plus un seul endroit où entrer sans acheter, et rester une heure.
Les six premiers mois, nous vendions surtout des cartes postales. Ce n'est pas une coquetterie : c'est la carte postale qui a payé les trois premières commandes d'éditeurs. On a appris, cette année-là, une chose qui n'est pas dans les manuels — une librairie tient d'abord parce que quelqu'un entre, et seulement ensuite parce que quelqu'un achète.
II. Le mur du fond
Le mur du fond porte cinq étagères. Les quatre premières ont été réparties dès la première semaine : littérature, sciences humaines, histoire, poésie. La cinquième est restée vide un mois entier, parce que nous n'arrivions pas à décider de ce qu'elle recevrait. Un soir, faute de mieux, nous y avons posé les sept ou huit livres qui traînaient depuis l'ouverture sur le comptoir, faute de rayon.
Il y avait là un traité de charpente marine, un livre d'heures fac-similé, un recueil de constats d'huissier réédité pour sa langue, et un texte d'une trentaine de pages qui décrivait la fabrication d'un seul objet, du début à la fin, sans jamais dire lequel. Aucun de ces quatre livres n'avait de rayon. Tous ont trouvé preneur avant la fin du mois.
« Le cinquième rayon, c'est celui où l'on met les livres qu'on n'a pas su défendre en une phrase. »
C'est devenu une méthode. Quand un livre arrive et que la discussion pour lui trouver une place dure plus de cinq minutes, il monte au cinquième. Ce n'est pas une relégation : c'est l'endroit le plus visible du magasin, à hauteur de regard, juste en face de la porte. Les gens s'y arrêtent parce qu'ils n'y cherchent rien de précis, et c'est exactement l'état d'esprit dans lequel on trouve quelque chose.

III. Ce qu'on ne vend pas
Une librairie se définit autant par ce qu'elle refuse que par ce qu'elle propose. Nous ne prenons pas les livres que personne ici n'a lus. C'est une règle coûteuse : elle nous fait rater des succès, et elle nous oblige à lire pendant les heures de fermeture. Elle a aussi une conséquence que nous n'avions pas prévue — elle rend le conseil possible. Quand on demande « c'est bien ? », quelqu'un peut répondre autre chose que « il paraît ».
Nous ne faisons pas non plus de piles. Un titre est présenté à trois exemplaires, jamais trente. La table du fond accueille un dossier par trimestre, monté par une personne de l'équipe, qui l'assume et le signe. Ce trimestre, ce sont les métiers disparus du port fluvial ; le précédent, c'était la littérature écrite en prison.
Enfin, nous ne classons pas les traductions à part. Un roman traduit est un roman. Cette décision, prise sans y penser en 1998, a fini par devenir le sujet de discussions entières avec des visiteurs qui trouvaient étrange de croiser un auteur argentin entre deux auteurs français, à la lettre près. C'est bien pour ça qu'on la garde.
IV. Lire à voix haute
Les rencontres ont commencé par accident, un mardi de novembre 2004, parce qu'un auteur de passage attendait son train et qu'il pleuvait. Il a lu vingt minutes debout entre deux rayons, devant sept personnes dont quatre n'étaient entrées que pour s'abriter. Depuis, il y a une lecture toutes les trois semaines, et la règle est restée la même : on lit d'abord, on parle ensuite.
L'ordre compte. Une rencontre qui s'ouvre sur des questions devient un entretien ; une rencontre qui s'ouvre sur un texte reste une lecture. Nous avons essayé l'inverse deux ou trois fois, par politesse envers des invités pressés, et le résultat était chaque fois le même : on parlait du livre sans l'avoir entendu.
Les ateliers sont venus après, à la demande des habitués : reliure, réparation, parfois composition typographique quand la casse du fond veut bien fonctionner. Douze places, trois heures, et l'obligation d'apporter son propre livre abîmé.
V. Aujourd'hui
Nous sommes quatre, dont deux à temps partiel. Le fonds tient environ six mille titres, ce qui est peu et parfaitement suffisant. Les commandes arrivent deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, et repartent souvent dans la journée : les gens passent les chercher, et restent.
Ce qui a changé en vingt-huit ans, ce n'est pas le métier, c'est le temps dont disposent les gens qui entrent. Il s'est raccourci. Notre seule réponse a été de ralentir le magasin : moins de titres, plus de place entre les rayons, des chaises, et personne qui vienne demander si l'on cherche quelque chose dans les dix premières minutes.
Le cinquième rayon, lui, n'a pas bougé. Il contient en ce moment trente-quatre livres. Aucun d'eux ne se ressemble, et c'est le seul endroit de la boutique dont nous ne connaissons pas le contenu par cœur.
